MARTINIQUE : BIENVENUE DANS LE BUS FANTÔME

 






MARTINIQUE : BIENVENUE DANS LE BUS FANTÔME 



À 7h12 du matin, quelque part en #Martinique, quelqu’un attend un bus. C’est peut-être une aide-soignante. Un lycéen. Un apprenti. Une femme de ménage. Un étudiant. Un vieux monsieur avec sa canne. Peu importe. Ils ont tous le même dieu : l’horaire théorique.


Ils regardent la route. Rien. Le téléphone. Rien. Puis encore la route, parce que c’est ainsi que commencent les religions : quand l’homme fixe assez longtemps le vide en espérant qu’un miracle surgisse au prochain virage. 7h20. 7h35. 7h52. Toujours rien.


La Martinique vient encore d’inventer une nouvelle modalité de transport collectif : l’immobilité publique.


Bienvenue en 2026. 


Bienvenue sur cette île où l’on peut discuter pendant vingt ans de développement durable, de transition écologique, de mobilité intelligente, d’intermodalité et d’attractivité du territoire, avant de découvrir qu’au bout du PowerPoint il reste un problème légèrement gênant : le putain de bus qui ne passe pas.


Il faut arrêter avec les euphémismes. Nous n’avons plus affaire à une série de dysfonctionnements. Un dysfonctionnement, c’est une porte qui ferme mal. Une borne qui refuse une carte bancaire. Un chauffeur malade. Un autobus en panne. Ce que vit la Martinique ressemble davantage à une décomposition lente du service public. Un cadavre administratif maintenu debout par des avenants, des réunions, des négociations, des communiqués et cette extraordinaire capacité – pas exclusivement locale – à appeler « difficulté conjoncturelle » une catastrophe qui dure plusieurs années.


Treize millions. Puis 45. Puis près de 65 millions d’euros de déficit annoncés. À ce niveau-là, on ne parle plus d’un petit découvert. On parle d’un piano tombé du huitième étage. Et le piano continue de tomber. Mais dans les bureaux, quelqu’un cherche encore la bonne formulation pour expliquer qu’il serait prématuré de conclure à l’existence de la gravité.


Le plus fascinant n’est même pas le trou financier. C’est le contraste. D’un côté, une population à qui l’on demande de planifier sa vie : soyez ponctuels, arrivez à l’heure au travail, respectez vos rendez-vous, suivez vos formations, soyez autonomes, mobiles, responsables. Et de l’autre, une puissance publique qui semble parfois répondre : pour le bus, on verra.


Le salarié doit anticiper. L’administration peut improviser. Le voyageur doit organiser sa journée au quart d’heure. Le système, lui, navigue avec une boussole enfermée dans un tiroir. Il faut avoir un sacré sens de l’humour pour appeler cela une politique de mobilité.


Pourtant, sur le papier, l’idée était magnifique : une autorité unique, un territoire, une vision globale. On allait harmoniser, coordonner, connecter, rationaliser, mutualiser. Quel beau vocabulaire. Le vocabulaire administratif possède cette qualité extraordinaire : il permet de faire circuler énormément de choses sans déplacer un seul passager.


On peut « optimiser les synergies », « renforcer la transversalité » et « consolider la gouvernance » pendant que Simone attend son bus depuis quarante-sept minutes sous la pluie. C’est à cela qu’on reconnaît parfois une bureaucratie entrée dans sa phase baroque : plus la réalité devient simple, plus son vocabulaire devient compliqué.


La réalité est pourtant rudimentaire : un réseau de transport doit transporter. Nous pourrons organiser le colloque après.


Et maintenant vient le moment délicieux : celui où l’argent manque. Alors surgissent les grands chirurgiens du tableur avec la solution préférée des institutions qui ont laissé grossir un problème pendant dix ans : couper. Une ligne ? Coupez. Une rotation ? Coupez. Le dimanche ? Coupez. Une desserte qui coûte cher ? Coupez.


Et bientôt quelqu’un finira par constater, extrêmement satisfait, que le réseau fonctionne remarquablement bien depuis qu’il ne transporte plus personne. Un bus supprimé n’est jamais en retard. Une ligne supprimée ne tombe jamais en panne. En poursuivant encore un peu, nous pourrions atteindre l’équilibre budgétaire absolu : zéro bus, zéro chauffeur, zéro usager, zéro problème. Une révolution.


Sauf qu’une ligne de transport n’est pas une colonne de dépenses. Derrière une ligne, il y a des gens. Toujours ces maudits gens. Cette matière imprévisible, encombrante, vivante, qui ne rentre jamais correctement dans les cases.


Il y a la femme qui embauche à cinq heures trente. Le jeune qui doit rejoindre son lycée. La vieille dame qui va chez son médecin. Le salarié sans voiture. Le touriste qui découvre que visiter la Martinique sans véhicule peut relever de l’épreuve initiatique. Il y a aussi celui qui voudrait simplement aller aux Salines.


Et pourquoi diable faudrait-il posséder une automobile pour profiter normalement de son propre territoire ? À quel moment avons-nous accepté qu’une plage, un centre-ville, une université ou un hôpital soient accessibles à tous, à condition d’avoir une Clio ? Le permis de conduire est-il devenu une annexe officieuse de la citoyenneté martiniquaise ?


Car voilà le vrai monstre tapi derrière cette histoire : la voiture. La voiture partout. Comme membre supplémentaire de la famille. Comme assurance-vie sociale. Pour travailler, chercher le petit, acheter du pain, aller voir sa mère. Parfois même pour rejoindre un bus qui, peut-être, ne viendra pas.


La dépendance automobile est devenue si massive qu’elle ressemble à une addiction collective parfaitement légale. Et quand le transport public devient peu fiable, le phénomène s’autoalimente. Le bus n’est pas fiable, donc j’achète une voiture. Davantage de voitures, donc davantage d’embouteillages. Davantage d’embouteillages, donc des bus plus lents. Donc encore moins fiables. Donc encore plus de voitures.


Un serpent qui se mange la queue au milieu de la Rocade.


Et tout le monde paie : carburant, assurance, réparations, crédit, entretien. Sans compter cette gigantesque facture qui n’apparaît presque jamais dans les comptes : les heures de vie abandonnées dans les embouteillages. Une heure ici. Deux heures certains jours. Des milliers d’heures collectives jetées chaque semaine dans un grand crématorium automobile. Le moteur tourne. Le temps brûle.


Puis viennent les chiffres. Et là, il faudrait éteindre les micros et ouvrir les livres. Maintenant. Contrats. Avenants. Factures. Kilomètres commandés et réellement effectués. Rotations prévues et réalisées. Bus disponibles et immobilisés. Ponctualité. Régularité. Fréquentation. Coûts. Pénalités. Compensations. Retards de paiement. Tout.


Parce que le contribuable martiniquais n’a pas besoin d’une nouvelle séance de prestidigitation lexicale. Il veut savoir une chose : qu’avons-nous payé et qu’avons-nous réellement obtenu ?


Si des dizaines de millions ont été engagés, si des contrats existent et si malgré cela certains réseaux finissent pratiquement paralysés, alors demander un audit intégral n’a rien d’extravagant. Cela devrait être automatique.


Le contrôle n’est pas une insulte. La transparence n’est pas une déclaration de guerre. Dans une démocratie adulte, demander où est passé l’argent public n’est pas « attaquer les institutions ». C’est précisément les respecter. À moins de considérer que le citoyen idéal est celui qui paie, attend et ferme sa gueule. Mais alors il faudra modifier les brochures sur la démocratie participative.


Et puis il y a le grand alibi martiniquais : le relief, la géographie, la dispersion, la complexité. Ah, la complexité. Ce mot merveilleux. La Martinique est complexe. Donc apparemment un autobus devient une sorte de réacteur nucléaire monté sur roues.


Pourtant, des ingénieurs vivent ici. Des exploitants. Des chauffeurs. Des spécialistes de la mobilité. Des juristes, des économistes, des urbanistes, des techniciens. Des gens qui savent lire un contrat sans faire trois signes de croix.


Le problème n’est pas que la Martinique serait incapable de penser un réseau. Le problème est plus dérangeant : on peut disposer des compétences et néanmoins échouer à les transformer en décisions cohérentes. Parce qu’entre savoir et gouverner existe un gouffre. Et dans ce gouffre tombent les autobus.


Un réseau public ressemble à une promesse : je viens, je te prends ici, je t’emmène là, à telle heure, pour tel prix. Voilà le contrat.


Le voyageur se fiche de savoir si sa ligne dépend d’un opérateur A, d’un délégataire B, d’un sous-traitant C ou d’une autorité D dont le financement implique EPCI X, convention Y et avenant Z. Il veut rentrer chez lui. La sophistication institutionnelle qui exige du citoyen un doctorat en droit territorial simplement pour comprendre pourquoi son bus ne circule pas est déjà un aveu d’échec.


Le système public est censé absorber la complexité. Pas la déverser sur l’usager.


Et voici le cœur de l’affaire. La Martinique n’a pas seulement besoin de remettre des bus sur la route. Elle doit décider où elle veut aller.


Quelle mobilité en 2030 ? En 2035 ? Quelle articulation entre bus et TCSP ? Quelle place pour le transport maritime ? Quel transport à la demande ? Quelle fréquence minimale ? Quels horaires tôt le matin, le soir, le dimanche ? Quelle information en temps réel ? Quelles priorités pour les transports collectifs ? Et quelle cohérence entre logements, emplois, commerces et transports ?


Parce que pendant que tout le monde se bat pour réparer l’autobus de mardi, le territoire continue de fabriquer les embouteillages de 2035. Chaque lotissement mal desservi. Chaque équipement construit sans transport crédible. Chaque activité dépendante de la voiture. Chaque décision d’urbanisme prise sans regarder une carte de mobilité. Voilà les bouchons de demain coulés dans le béton aujourd’hui.


Après presque dix ans, il serait peut-être temps d’arrêter la connerie budgétaire. D’arrêter la rustine sur la rustine, la mobilité gérée comme un incendie permanent, l’urgence découverte lorsque le bus ne roule plus.


Il faut ouvrir les comptes. Compter. Comparer. Publier. Évaluer. Planifier. Contrôler. Sanctionner lorsque nécessaire. Corriger. Rendre des comptes.


Ce n’est pas spectaculaire. Personne ne coupera de ruban devant un tableau de ponctualité. Mais c’est cela, gouverner. Pas invoquer le brouillard après avoir jeté la boussole.


Pendant ce temps, quelque part en Martinique, notre passager du début attend toujours. Il est 8h13. Son chef lui a envoyé un message : « Tu arrives ? »


Il regarde la route. Toujours rien.


Il pourrait expliquer les subtilités du financement territorial des transports, les compétences transférées, les équilibres contractuels, les tensions entre exploitants et autorité organisatrice. Mais étrangement, il n’en a rien à foutre. Il veut travailler.


Alors il appelle quelqu’un. Son frère. Sa tante. Son voisin. Son collègue. Le grand réseau parallèle se met en marche. Celui qui fonctionne encore parce qu’il repose sur la solidarité familiale, le bricolage, les coups de téléphone et l’essence payée de sa poche.


Une voiture finit par arriver. Il monte. Au bord de la route, l’arrêt reste vide.


Et quelque part, dans un bureau climatisé, un document affirme probablement que la Martinique dispose d’un réseau de transport public.


C’est peut-être vrai.


Il reste seulement à prévenir les autobus.

Commentaires