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 Un été avec Tabarly. Épisode 10. Témoignage de Marie Tabarly : « Mon père était un marin, pas un voileux, ni un pilote »

Fille d’une légende, Marie Tabarly porte ici un regard différent sur son père, affectueux, aiguisé et sincère. Dixième épisode de notre série d’été dédiée à Éric Tabarly, un article tiré du hors-série Destin n° 1 qui lui était consacré. 

  • Je n’ai pas connu Éric très longtemps. Mais 14 ans quand même, à un âge où l’on capte toutes les atmosphères. J’ai peut-être appris à plus le connaître après sa disparition que de son vivant, et je me sens chanceuse d’avoir pu avoir un enseignement subtil, non descriptible. Sur une page blanche je m’attaque aux valeurs. Simplicité, authenticité, droiture, humilité. Rigueur et exigence, beaucoup. Passion, innovation, engagement, courage. Passion, encore. Les défauts, je n’ai jamais vraiment trouvé. Probablement sa maladresse à communiquer avec les autres êtres humains. Il nous en a fait de belles, vous n’avez pas idée des situations lunaires dans lesquelles il s’est retrouvé. Pour le coup je ne suis pas beaucoup mieux ! Mais quand même… Vu la gueule du monde dans lequel nous vivons actuellement, il est rare de trouver un homme ou une femme avec autant de valeurs et de qualités.

    Retrouvez tous les épisodes de la série « Un été avec Tabarly ».

    Mon père était un marin. Pas un voileux, ni un pilote. Un marin, un Homme de mer. Être un Homme de mer, c’est allier la tradition et la modernité, la force et l’humilité, la technique et la conscience. C’est être complet, connaître le passé et avoir envie de rencontrer le futur, comprendre la place de la mer dans l’histoire, la culture et la société. C’est connaître les savoir-faire marins et les bases de la navigation, développer un rapport responsable et citoyen avec la mer. C’est vivre avec elle, et non la consommer. Plus que jamais en 2025, ces valeurs sont nécessaires pour naviguer non seulement sur l’océan, mais aussi dans un monde en pleine mutation.

    Lire aussi : Un été avec Tabarly. Épisode 2. La saga des Pen Duick : « la flotte résume l’histoire de l’homme et celle de la voile »

    J’ai beaucoup de mal à l’imaginer avec Bob Marley ou Mick Jagger.

    C’était un marin, et pas aussi solitaire que l’on pense. Des amis, il en avait tout un tas. Des connus, des inconnus. Des marins, des artistes, des montagnards, des campagnards. Mon père n’était pas un fêtard, mais il aimait la fête, et même en grand timide qu’il était, il n’était pas rare de le retrouver chez Régine. J’ai beaucoup de mal à l’imaginer avec Bob Marley ou Mick Jagger, et pourtant je sais de source sûre qu’ils ont passé quelques soirées ensemble à l’Élysée-Matignon, le « The place to be » des années 70 !

    Les copains, c’était surtout à la maison où, grâce à ma mère Jacqueline, ils organisaient toutes les semaines de grands dîners où la table était bonne, la compagnie délicieuse, et les conversations de haute qualité. Les copains surtout, c’était sur l’eau. On pense que mon père était un solitaire, pourtant il a couru l’essentiel de sa carrière en équipage. Et les vacances, c’était aussi en mer et, là encore, avec des copains.

    Un marin à la croisée de deux mondes

    ​​On parle souvent d’Éric Tabarly comme d’un marin de génie, un pionnier. Il l’était. La performance, l’innovation technique, l’esprit de compétition était ce qu’il fallait pour gagner à l’époque. Mais moi ce que j’en retiens, c’est la chaleur humaine, son amour des belles choses. Il a montré le chemin dans l’univers de la course au large, mais aussi dans le yachting classique. Mine de rien, c’est l’un des premiers à avoir tout sacrifié pour un bateau en bois, dans un monde où le yachting disparaissait, où ce n’était plus à la mode. Entre les guerres et l’évolution du monde, les yachts classiques n’avaient plus leur place. Dans les années 80, Altaïr est l’un des premiers plan Fife à être reconstruit. Nous sommes à l’aube du retour des bateaux classiques en Méditerranée, la Nioulargue est née. Mon père descend Pen Duick aux régates de Noirmoutier, le bateau sort tout juste de reconstruction. Yvon Rautureau ne connaît pas encore le bateau classique, mais ce jour-là, il croise l’étrave de Pen Duick, découvre son histoire, et une graine d’amour germe en lui. Un peu plus tard, il rencontrera Viola, un plan Fife de 1908, qu’à son tour il reconstruira. Ce bateau devient un petit bijou, qui sera présent aux 100 ans de Pen Duick en 1998. Sans surprise, il trouvera pour lui succéder Kostia, un ami qui aime le whisky, les cigares et les copains, surtout qui tombe fou amoureux de Viola. Et la première fois que Kostia sera pris d’émotion devant un classique, ce sera à la Nioulargue 91, et ce sera Pen Duick. La boucle est bouclée. Plus tard je me nourrirai de lui, de tous les amis de mon père, de Daniel Charles à Marc Berthier en passant par Docteur Laficelle, le Père Jaouen et Kersau. J’aurais tellement aimé connaître Paul-Émile Victor et Jean-François Deniau…

    Lire aussi : Un été avec Tabarly. Épisode 7 : « Sans lui, on n’en serait pas là », regards croisés de Jean Le Cam et Loïck Peyron

    C’est probablement l’une des grandes qualités de mon père. Il était curieux, et c’était un marin. Un homme qui aime la mer, avec tout ce que ça comporte. Avec de la culture, de la finesse, des valeurs et de la joie. La joie d’être sur l’eau et de partager la mer, car naviguer ce n’est pas que de la technique. C’est aussi bricoler, lire, manger, contempler, vivre. Dernièrement, alors que je suis en pleine recherche pour écrire l’Académie Tabarly, c’est Daniel Charles qui me donnera la définition de la culture nautique : la culture nautique, au sens large, est l’ensemble des connaissances et des habitudes qui sont partagées par les marins et qui leur sont propres. La culture nautique est ce qui distingue les marins des non-marins. C’est leur image d’eux-mêmes, leur identité. Daniel est une bible, un historien. Si vous ne connaissez pas ses travaux, je vous les conseille. Il est le seul à avoir rédigé une thèse de doctorat sur l’histoire de la voile en France, rien que ça.

    Un homme qui aime la mer, avec de la culture, de la finesse

    Peut-être que le monde va dans la direction de la vitesse et de la performance. Il y a aussi du bon dans cette direction. Personnellement, je préfère m’attarder sur le pont des bateaux en bois d’arbres. J’y retrouve de l’aventure humaine, des histoires de femmes, d’hommes et de bateaux. J’y retrouve de la joie, de la curiosité. J’y retrouve une temporalité adaptée à nos petits cerveaux d’humain. J’y retrouve des marins de toutes nationalités, des gréeurs, des charpentiers, des gardiens. Chaque bateau a son histoire, et dans ce monde en perte de sens, je trouve que ce monde-là en a un. La culture, qu’elle soit maritime ou générale, est ce qui fait grandir spirituellement. Elle amène richesse du cœur et de l’esprit. Elle amène la joie.

    Article tiré du hors-série Destin n° 1, consacré à Éric Tabarly. À retrouver en kiosque, en librairie ou sur notre boutique en ligne.

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