Une des leçons, rarement évoquée, de cette journée aussi catastrophique que chaotique devrait pourtant nous conduire à poser une question essentielle : qui avait intérêt à ce que la situation dégénère à ce point ? En d'autres termes, à qui profite le chaos ?
Au pouvoir politique ?
À l'évidence, il pourrait en tirer un bénéfice. Les violences, les dégradations et les scènes d'émeutes éclipsent les revendications initiales et permettent de déplacer le débat : on ne parle plus des causes de la colère, mais du rétablissement de l'ordre. Une manière commode d'éviter de répondre aux demandes exprimées par les manifestants. Encore faudrait-il que le pouvoir ait réellement les moyens politiques et financiers d'y répondre.
Aux forces de l'ordre ?
La question mérite également d'être posée.
Au vu des images et des informations rapportées, comment expliquer leur absence apparente, ou leur sous-effectif manifeste, dans plusieurs lieux particulièrement sensibles ?
Une seule compagnie de CRS aurait été mobilisée à Marseille, deuxième ville de France. À Bordeaux, la résidence du préfet, pourtant a priori facile à sécuriser, a été mise à sac. À Marseille comme à Limoges et à Lyon, des bâtiments municipaux, symboles de la République, auraient été laissés pratiquement sans protection.
Comment expliquer de telles défaillances, alors même que les risques de débordements étaient connus et abondamment documentés en amont des manifestations ?
Trois hypothèses, qui ne s'excluent d'ailleurs pas nécessairement, méritent d'être examinées :
1. Une démonstration de force par l'absence.
Une manière de faire comprendre au pouvoir comme à la population : « Sans nous, vous êtes livrés au chaos. Notre rôle est indispensable et nous méritons donc davantage de considération, de moyens et de reconnaissance, notamment salariale. »
2. Une forme de solidarité tacite avec les manifestants.
Une partie des forces de l'ordre pourrait partager, au moins en partie, les revendications exprimées et avoir choisi de ne pas intervenir avec la détermination habituelle. Une sorte de retrait passif, révélateur d'un malaise profond au sein de l'institution.
3. Un calcul politique aux conséquences potentiellement considérables.
La proximité idéologique d'une partie du syndicalisme policier avec l'extrême droite est un sujet qui mérite d'être interrogé. Or, à six mois de l'élection, qui pourrait tirer le plus grand bénéfice politique d'un pays donnant le spectacle du désordre, de l'impuissance de l'État et de l'effondrement de l'autorité publique, sinon Marine Le Pen ?
Il ne s'agit évidemment pas d'affirmer, sans preuves, qu'une telle stratégie aurait été délibérément organisée. Mais l'ampleur des défaillances apparentes impose de poser des questions sur les décisions prises, les moyens réellement engagés et les consignes données.
Car au-delà de la condamnation indispensable des violences, une démocratie digne de ce nom devrait aussi chercher à comprendre pourquoi elles ont pu se développer avec une telle facilité.
Qui a décidé des dispositifs de sécurité ?
Qui a donné les ordres ?
Pourquoi certains lieux hautement symboliques ont-ils été si peu protégés ?
Et surtout, qui sort politiquement renforcé de cette journée ?
Ces questions méritent autre chose que des indignations convenues et des appels rituels au retour à l'ordre.
Car le chaos n'est pas seulement un échec de l'État. Il peut aussi, pour certains, devenir une formidable opportunité politique.



Commentaires
Enregistrer un commentaire