C JEUDI C ZEITGEIST !

 


Dehors les “clowns”, place aux “cow-boys”



Le chef du Pentagone se vante de purger les forces armées. “Pas de gros lards, pas de travelos, pas de barbus, pas de tordus, pas de mauviettes, pas de radicaux. Juste des guerriers.” Rompez !

Hi everyone, c’est Zeitgeist !

Dans ce numéro, je vous présente Jessica Tarlov, le punching-ball démocrate de Fox News qui exaspère Trump (il l’a encore attaquée il y a quelques heures). Elle publie un livre pour que les Américains réapprennent à se parler.

Ensuite, le dilemme d’une mère à qui son ado demande des comptes, dix ans après qu’elle a choisi de mettre sa fille dans une école défavorisée au nom de son combat pour la justice sociale. Jusqu’où faire passer ses valeurs avant son enfant ?

On se demandera aussi pourquoi les Américains s’invitent de moins en moins à dîner, et si nous n’avons pas rendu la solitude un peu trop confortable.

Et puis une polémique sur une couverture de magazine qui nous amènera à chanter Cher sous la douche.


Il faut que je vous parle de ce qu’a dit il y a quelques heures Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense (pardon, “à la Guerre”) de Donald Trump.

Sept mois après le début de la guerre contre l’Iran, si impopulaire qu’elle risque de faire perdre le Congrès aux républicains, le chef du Pentagone a présenté il y a quelques heures sa feuille de route pour les forces armées, sur une base des Marines à Quantico, près de Washington.

Discours viril surdosé devant environ 600 militaires choisis de façon très spécifique. Le Wall Street Journal avait révélé il y a quelques jours que “Le Pentagone veut que seuls les militaires les plus en forme assistent au prochain discours de Hegseth”. Des consignes avaient été envoyées pour rappeler que “les militaires doivent respecter les normes fixées pour le rapport entre leur tour de taille et leur taille, et présenter une apparence “impeccable”“.

Comprenez, minces et bien rasés, car l’an passé, le même Hegseth (qui ne ratait jamais une occasion de montrer sa musculature lorsqu’il présentait la matinale du week-end de Fox News il y a encore deux ans) avait prévenu qu’il ne voulait plus voir de “barbus” ni de “gros généraux”.

Je vais vous raconter ce discours assez dingue, devant un grand drapeau américain, avec par exemple cette phrase comme ligne directrice pour l’armée la plus puissante du monde :

“Pas de gros lards, pas de travelos, pas de barbus, pas de tordus, pas de mauviettes, pas de radicaux. Juste des guerriers.”

Et ce n’est pas tout. Il est aussi question de “forteresse”, de “clowns idéologiques”, de “cow-boys patriotiques”.

Dès les premières minutes, Hegseth a accusé les médias de “trahison”, en démentant les informations sur des pénuries de munitions. Il reproche aux journalistes d’avoir révélé à “l’ennemi” l’emplacement de bases américaines.

Il voulait d’abord annoncer qu’il va supprimer un cinquième des postes de généraux et d’amiraux (plus de 80 généraux et amiraux ont été renvoyés ou ont vu leur promotion bloquée depuis son arrivée).


La création d’une nouvelle gigantesque base sur le territoire américain, présentée comme une “forteresse”, qui devra être autonome en produisant sa propre électricité, et en constituant des réserves stratégiques de munitions, de carburant, de médicaments et de sang. D’autres bases devront aussi renforcer leur autonomie dans le cadre de ce programme baptisé “Fortress America” (Hegseth fait souvent référence au Moyen Âge européen et a écrit un livre invitant l’Amérique à reprendre l’esprit des croisés).

Hegseth se vante d’avoir supprimé les “formations PowerPoint idiotes” et les “spectacles de drag-queens idiots”.

“Les clowns idéologiques ont pris la porte. Place aux cow-boys patriotes, avec des tests de testostérone en prime.”

Oui, il a rappelé que seront imposés chaque année des tests de testostérone aux hommes de plus de 30 ans.

L’ordre de commandement est clair.

“Pas de gros lards, pas de travelos, pas de barbus, pas de tordus, pas de mauviettes, pas de radicaux. Juste des guerriers.”

Un certain nombre de ces militaires conviés au discours, tous minces et bien rasés, ont eu la chance de pouvoir aussi faire du sport avec le boss devant le Pentagone le matin même.

Notez le t-shirt “This is War”.

Ils ont aussi reçu le “Manuel de campagne du département de la guerre” qui n’est qu’une compilation des précédents discours de Hegseth.
Avec une préface signée du président Trump :

“En tant que commandant en chef, je ne vous demanderai pas de mener des guerres stupides.”

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🟨🟧 L’art de la conversation

Hasard, je vais maintenant vous parler d’une ancienne collègue de Pete Hegseth, avec laquelle il a souvent ferraillé en direct, comme dans cette archive de 2023.

Hasard, car cela fait un bout de temps que je voulais vous présenter Jessica Tarlov.

Dans Zeitgeist je cite souvent The Five, l’émission la plus regardée de Fox News depuis plusieurs années. Environ 3,5 millions de téléspectateurs chaque soir. C’est autant que le journal télévisé de CBS, plus que les matinales de NBC et ABC.

C’est une émission d’opinion, pas d’information. Le principe, 5 personnes autour de la table discutent de l’actualité, sérieuse ou plus légère. Et c’est diffusé à 5 heures sur la côte Est. 5, 5, 5 heures, vous avez compris.

Sur les 5, on compte généralement 4 animateurs d’émissions d’opinion de la chaîne, dont Dana Perino, ancienne porte-parole du président Bush à la Maison-Blanche. Et la 5e personne autour de la table est là pour jouer la démocrate de service, et mettre un peu de piment au milieu de ses camarades conservateurs. C’est le principe de The Five depuis longtemps. Depuis plusieurs années, c’est Jessica Tarlov qui joue habilement ce rôle délicat en alternance avec un ancien élu démocrate.

Elle est si efficace qu’elle est devenue une cible régulière du président Trump, qui commente parfois sur son réseau Truth Social.


“RETIREZ-LA DE L’ANTENNE.”“Je suis en train de regarder l’une des personnes les moins séduisantes et les moins talentueuses de toute la télévision, Jessica Tarlov.”

“Sa voix est si stridente et insupportable que j’ai dû “l’éteindre” ! Ses éléments de langage démocrates sont bidon. Elle invente des “chiffres de sondages”, et personne ne la contredit, tellement elle est ennuyeuse.”

Il y a quelques heures, il a encore publié un message pour mettre en cause la présence de Jessica Tarlov sur Fox. Notez qu’il l’a cite au même niveau que Schumer, Jeffries, les meneurs des démocrates au Sénat et à la Chambre des représentants.



Elle l’exaspère.

Il n’aime rien chez elle, ni la forme (“l’une des personnes les moins séduisantes (…) de toute la télévision”, il ne semble pas aimer les intellos brunes à lunettes) ni le fond (elle n’essaye pas de convaincre ses collègues goguenards mais profite de chaque prise de parole pour glisser des faits aux nombreux téléspectateurs qui ne sont pas tous des ultra-trumpistes).

Il lui est arrivé de pleurer après des attaques de Trump. Elle a reçu des menaces de mort. Sa sécurité a dû être renforcée.

Fox vient de renouveler son contrat pour 3 ans. Pour être certaine de l’avoir avec elle lors de la prochaine présidentielle.

La stratège démocrate vient d’ailleurs de publier un livre dont le titre résume assez bien sa position singulière : “I Disagree: Winning Arguments Without Losing Friends”. “Je ne suis pas d’accord : gagner des débats sans perdre ses amis”.

La spécialité de Jessica Tarlov, c’est de faire entrer au forceps dans cette conversation les arguments qu’une partie du public n’entendrait jamais autrement sur la chaîne.

Elle arrive ultrapréparée, avec des chiffres sur l’immigration, sur l’économie, sur l’impopularité du président. Bam bam bam. Elle est payée pour donner une opinion, mais s’assure de toujours s’appuyer sur des données. Elle cisèle ses punchlines, résiste aux interruptions moqueuses de ses camarades (deux d’entre eux, Gutfeld et Watters, se prennent pour des comiques troupiers), et répond aux sarcasmes.

Elle a aussi un sacré sens du répondant. Quand Greg Gutfeld explique que seuls les hommes républicains savent bricoler (l’émission ne parle pas que de politique mais dissèque souvent les guerres culturelles qui fracturent le pays), elle demande à Jesse Watters s’il sait changer un pneu. Il lui répond qu’il paye quelqu’un pour ça.

Rien ne la destinait à devenir une habituée de cette antenne. Elle a grandi à Tribeca, l’un des quartiers les plus chers de Manhattan, dans une famille démocrate et privilégiée. Un père producteur et réalisateur, une mère scénariste. École privée et plateaux de cinéma. Puis un doctorat en science politique à la London School of Economics, prestigieuse université de Londres où elle a même travaillé sur une campagne municipale de Boris Johnson.

Manhattan, c’est un bastion démocrate, loin des États disputés du Midwest où tout le monde croise dans ses tablées familiales un oncle, un cousin, une grand-mère qui ne partage pas son avis.

Mais c’est pourtant là, dans cette enfance privilégiée, que Tarlov s’est préparée à The Five.

La table familiale a été sa première école du débat. Ses parents demandaient leur avis à leurs filles et les associaient aux discussions des adultes. Elle raconte que c’est là qu’elle a appris l’importance de se faire une place dans une conversation.

Ce n’est pas anecdotique. Beaucoup d’Américains se plaignent qu’il est de plus en plus difficile ces dernières années de se parler. Les désaccords politiques abîment aussi les relations familiales. C’est le syndrome de Thanksgiving, la grande réunion familiale devenue pénible pour beaucoup d’Américains qui passent le plus clair de leur temps enfermés dans des bulles et ne savent plus parfois parler de façon civilisée avec ceux qui ne sont pas d’accord avec eux.

Jessica Tarlov veut les aider.

Elle est contributrice sur Fox News depuis 2017, et coprésente depuis deux ans le balado Raging Moderates, avec Scott Galloway. Les “modérés en colère”. Car elle est convaincue que les élections se gagnent au centre. Elle veut parler aux électeurs indépendants qui font pencher la balance dans un camp ou dans l’autre. Et refuse de mépriser ceux qui ont choisi Trump dans l’espoir de mieux vivre. Elle est convaincue que les démocrates doivent leur laisser une place s’ils veulent retrouver le pouvoir.

Ses camarades dans son propre camp lui demandent souvent ce qu’elle fait là. N’est-elle pas l’idiote utile, l’alibi qui consolide le système qu’elle prétend combattre ? Le punching-ball payé pour se faire détester ? Elle répond que pour convaincre, il faut s’efforcer de parler à des gens qui ne sont pas déjà convaincus. Et qu’en défendant ses arguments sur l’émission la plus regardée de la chaîne la plus influente, elle essaye de faire gagner les démocrates. Pendant la campagne de 2024, l’équipe de Kamala Harris relayait régulièrement des extraits de ses interventions sur les réseaux.

Parmi les conseils qu’elle distille pour “gagner des débats sans perdre ses amis”, les faits, les faits, les faits, comme je vous l’ai dit.

S’appuyer sur des tendances plutôt que sur des anecdotes. Écouter et savoir entendre les inquiétudes de son interlocuteur. Chercher même dans le brouillard la lumière d’un possible point d’accord. Respirer avant de répondre (une longue respiration, parfois). Et faire un peu d’espace à son contradicteur pour qu’il change d’avis (sans le narguer avec un grand “ah ah” victorieux !).

Elle est convaincue qu’une conversation peut entrouvrir une porte. Même si elle ne fait basculer aucun vote immédiatement.

La mécanique des réseaux sociaux qui mesure la puissance d’un échange à la violence de la réplique est mortifère. Comment avoir un débat civilisé quand l’attention se résume parfois à des clips de quelques secondes ?

Tarlov parie sur la durée. Chaque discussion doit permettre la suivante, sème une graine, un doute, une perspective nouvelle, qui produit des effets à terme.

Elle reconnaît aussi avoir pu changer d’avis. Par exemple sur l’immigration ? À force d’en débattre sur le plateau de The Five avec des collègues conservateurs, elle a pu mieux mesurer les failles de la politique migratoire de Joe Biden.

J’ai lu dans le Los Angeles Times pendant la promo de son livre qu’une femme transgenre venue de l’Alabama (un État très conservateur), en rupture avec sa famille, a tenu à la remercier.

Elle sait que ses parents regardent The Five.

“Si davantage de gens parlaient comme vous, je pourrais peut-être retrouver ma famille.”

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🟨🟧 Mes valeurs ou mon enfant ?

J’ai lu il y a quelques jours un essai dans le New York Times Magazine, publié par une célèbre journaliste américaine qui s’est fait connaître en écrivant sur les discriminations raciales.

Nikole Hannah-Jones a même obtenu le Pulitzer pour avoir lancé le 1619 Project en 2019 dans le New York Times Magazine.

Elle proposait de revisiter l’histoire américaine en restaurant l’héritage de l’esclavage pour mieux mettre les contributions des Noirs américains au cœur du récit national. C’était quelques mois avant les émeutes raciales consécutives à la mort de George Floyd que j’avais couvertes à Minneapolis. Au pic des tensions sur les politiques identitaires. En un mot, pour toute une partie de l’Amérique, Nikole Hannah-Jones est une journaliste engagée contre les discriminations systémiques. Pour une autre, l’un des visages les plus éclatants de la fièvre wokiste.

J’avais envisagé de vous parler de son dernier essai dans un 📚 Food for Thought il y a quelques jours, mais je m’étais dit que le sujet n’était pas aisé à raconter, et j’ai eu tort.

J’y reviens car je suis frappé de voir à quel point il suscite de controverses à rebonds depuis plusieurs jours, d’abord dans la presse conservatrice (le Wall Street Journal, le New York Post, The Free Press) mais aussi à la télévision, des émissions d’opinion de Fox News à The View, le talk-show à succès d’ABC (plutôt anti-Trump).

Tout est donc parti de cet essai de Nikole Hannah-Jones, publié il y a quelques jours.

Il revient sur un autre essai qu’elle avait publié dans le même magazine il y a 10 ans, l’année de l’élection de Trump. il était titré “Choisir une école pour ma fille dans une ville marquée par la ségrégation”.

Elle avait alors raconté sa décision d’inscrire sa fille Najya dans une école publique pauvre et majoritairement noire de Brooklyn.

Alors qu’elle avait les moyens de l’envoyer dans une autre école un peu plus loin, plus chère.

Aujourd’hui, elle raconte que sa fille de 16 ans lui demande des comptes.

New York Times Magazine

Il y a 10 ans, elle ne voyait pas comment elle pouvait défendre l’égalité dans ses écrits tout en organisant pour son propre enfant un contournement de ces inégalités grâce à l’argent.“Nous pensions qu’en envoyant Najya dans une école accueillant principalement des enfants pauvres et noirs, nous pourrions contribuer à l’améliorer pour tous les élèves. Mes reportages m’avaient appris que les associations de parents des écoles pauvres ne parvenaient souvent à récolter que quelques milliers de dollars, mais Faraji et moi pouvions signer des chèques dépassant leur budget annuel. J’avais vu combien les responsables scolaires pouvaient être méprisants envers les parents modestes qui se plaignaient ou réclamaient des moyens, et combien ils étaient déférents envers les parents riches. Je pensais que Faraji et moi pourrions apporter un peu de ce pouvoir. Nous avions des relations, du temps et un statut qui ne devraient pas compter, mais dont nous savons tous qu’ils comptent.”

Son article publié en 2016 avait fait parler. Quel exemple ! Elle a inspiré d’autres parents, qui lui ont écrit pour lui dire qu’ils avaient fait comme elle après l’avoir lue.

La réalité est moins lumineuse. Elle raconte les enseignants absents à l’école primaire, les exercices jamais corrigés, les demandes sans réponse à l’établissement. Najya croit qu’elle réussit parce que personne ne lui explique ses erreurs. Ses parents protestent mais doivent se résoudre à payer des cours particuliers. Leur prestige supposé et leurs réseaux n’y changent rien.

Quand sa fille passe en middle school, au collège, ses bonnes notes masquent encore ses lacunes. L’établissement accueille les enfants dont les autres plus sélectifs ne veulent pas. Cette middle school en difficulté doit donc récupérer les années de retard accumulées ailleurs. Avec moins de moyens. Et des enseignants souvent débutants. Pour valoriser les progrès, ils finissent souvent par donner de bonnes notes à des élèves qui n’ont pas le niveau.

Elle cite la directrice :

“Il est important de ne pas abaisser nos attentes au nom de notre combat antiraciste. Parce que voilà ce qui se passe, n’est-ce pas ? C’est du racisme sous couvert d’antiracisme.”

Sa fille commence à réaliser les conséquences du choix de sa mère. Sa mère finit par l’autoriser à choisir son lycée… à condition qu’il soit public.

L’ado entre dans un établissement plus sélectif, majoritairement blanc et asiatique. C’est exactement le type d’établissement que sa mère critique depuis des années. Et là, elle y découvre le racisme de certains camarades. Et l’étendue de son retard scolaire. Il lui manque plein de bases, en maths particulièrement. Elle travaille, échoue, pleure. Elle croit qu’elle est nulle et stupide.

Grâce au soutien scolaire, elle finit par retrouver de meilleures notes.

Voici ce qu’écrit sa mère :

“Mais maintenant, j’étais submergée par le regret. Najya méritait mieux. Tous ces enfants méritaient mieux. Mais elle était la mienne. Cette fille, mon unique enfant, comptait sur moi pour la protéger, pour lui donner ce dont elle avait besoin pour s’épanouir. Et je ne l’avais pas choisie.

J’arrive à peine à écrire ces mots. Parce que, lorsque je le fais, je revois son uniforme scolaire bleu, ses tresses ornées de perles qui s’entrechoquaient lorsqu’elle bougeait la tête, son doux sourire d’enfant aux dents de lait, et les larmes viennent.”

Elle cite sa fille :

“Parfois, j’aurais aimé qu’au lieu de toujours penser aux autres enfants, tu penses à moi. Je n’ai jamais vraiment eu l’éducation que je voulais.”

La journaliste veut croire que son choix a tout de même donné à sa fille une identité noire plus solide, et la confiance pour répondre au racisme. Sans compter une certitude acquise en découvrant ses nouveaux camarades plus privilégiés : non, ils ne sont pas plus intelligents que les autres. Ils ont simplement eu davantage.

Mais elle fait une sorte de mea culpa :

“Najya méritait mieux. Tous ces enfants méritaient mieux. Mais elle était la mienne. Cette fille, mon unique enfant, comptait sur moi pour la protéger, pour lui donner ce dont elle avait besoin pour s’épanouir. Et je ne l’avais pas choisie.”

C’est cet aveu qui est moqué dans la presse conservatrice.

Dans The Free Press :

“De l’aveu même d’Hannah-Jones, sa présence n’a pas tiré l’école de Brooklyn vers le haut. L’école a tiré sa fille vers le bas et semble à peine avoir remarqué sa présence.”

Dans les pages d’opinion du Wall Street Journal, quelqu’un reproche à Hannah-Jones de ne pas aller au bout de son examen de conscience. Oui, certes, elle reconnaît l’échec pour sa fille. Mais sans renoncer à l’idéologie qui l’aurait provoqué.

“Exiger que mes enfants reçoivent une bonne éducation n’a rien de sordide ni d’un marchandage. Cela s’appelle être un bon parent.”

Les émissions d’opinion de Fox News se déchaînent sur Hannah-Jones.

J’au même entendu la présentatrice de Fox Laura Ingraham dire :

“Si vous voulez savoir ce qu’est vraiment le fanatisme, son histoire l’illustre parfaitement.”

Le New York Post prend un angle plus local et accuse le couple de s’être opposé à une modification de la carte scolaire qui aurait amené davantage d’enfants aisés et blancs dans l’école de leur fille.

Dans The Atlantic, une amie d’Hannah-Jones, Jenisha Watts, écrit qu’elle admire son courage mais avoue qu’elle a choisi le privé pour son fils. Elle raconte qu’elle porte toujours les traces des lacunes de sa propre scolarité. Elle raconte même que lorsque la maternelle de son fils a accueilli davantage d’enfants défavorisés, elle s’est inquiétée.

“Ma mère était celle que les autres parents jugeaient quand elle me déposait à l’école. Et maintenant, je voulais que mon fils soit aussi loin que possible des petites Jenisha.”

Le débat a même rebondi dans The View, sur ABC, l’émission de journée la plus regardée toutes chaînes confondues. L’une des coprésentatrices raconte que ses enfants ont réussi dans le privé, mais qu’ils y ont subi du racisme et du harcèlement.

Voici comment Nikole Hannah-Jones termine son texte :

“Tant que nous continuerons à sauver nos propres enfants des écoles défaillantes où nous laissons ceux des autres dépérir, simplement parce que ces enfants sont nés noirs et pauvres dans une nation de racisme et de richesses, il n’y aura aucune absolution. Ni pour moi. Ni pour vous. Ni pour aucun d’entre nous.”

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🟨🟧 Ultra moderne solitude

Deux 📚 Food for Thought pour le prix d’un aujourd’hui.

Pourquoi les Américains passent-ils autant de temps tous seuls ?

Deux lectures ces derniers jours qui racontent la même histoire d’une vie plus solitaire, plus repliée sur son chez-soi (l’idée de “home” si importante dans l’esprit américain), moins tournée vers la community comme disent les Américains (la paroisse, le club de sport, les amis qui partagent un même centre d’intérêt, etc.).

D’abord, un article du magazine The Atlantic qui décrit une scène familière et pose une question.

Pourquoi, dans les supermarchés américains, tant de clients font-ils la queue aux caisses automatiques alors qu’à quelques mètres des employés attendent à des caisses presque vides ?

Pourquoi préférer patienter davantage, scanner eux-mêmes leurs articles ? Et ne se résoudre à faire appel à un humain que si la machine se bloque ?
Pour éviter de faire la conversation.

C’est l’un des exemples relevés par Julie Beck dans cet article qui m’a interpellé. Il est titré : “One Reason People Are Spending So Much Time Alone”. L’une des raisons pour lesquelles nous passons autant de temps seuls.
Elle y explore un livre du journaliste Gabe Bullard, Against Convenience, un réquisitoire contre cette recherche permanente du plus pratique, plus rapide, plus simple. Plus déshumanisé. Que nous coûtent toutes ces petites facilités qui nous épargnent des efforts ?

Comment mesurer le coût humain de cette automatisation de nos vies ?

“Les désagréments sont le prix de la vie en communauté.”

 

“Bien trop souvent, c’est la vie en communauté qui est le prix de la facilité.”

Je vous ai traduit quelques passages :

“Une fois que l’on ouvre les yeux sur cet arbitrage entre facilité et vie en communauté, on commence à le voir partout. Il est plus pratique de faire du vélo Peloton seul chez soi que d’aller à un cours collectif au milieu d’autres corps en sueur, avec lesquels on pourrait finir par discuter. Les réunions Zoom facilitent beaucoup le travail avec des collègues éloignés, mais elles ne nous nourrissent guère sur le plan social. L’économie des petits boulots à la demande regorge de ce marché : les trajets en Uber et Lyft remplacent ceux que nous offraient des amis et les déplacements en transports en commun. Les livraisons remplacent les repas dans les restaurants du quartier et le temps passé dans toutes sortes de magasins.”

Et tout cela avait commencé bien avant les téléphones intelligents. Vous vous souvenez du Walkman de Sony (né la même année que moi, c’est dire !). Le bonheur de se promener en écoutant sa propre musique. Déjà, la possibilité de se couper des autres, de s’enfermer dans une bulle.

Aujourd’hui, raconte-t-il, les AirPods proposent une fonction de réduction du bruit. L’appareil élimine même le bonjour de ses voisins. La cordialité du quotidien n’est plus qu’un bruit de fond étouffé.

Julie Beck dans The Atlantic souligne que certaines innovations sont considérées comme pratiques justement parce qu’elles offrent pour la première fois la possibilité d’échapper à une interaction humaine.

“Comme le souligne Bullard, les caisses automatiques donnent davantage de travail aux clients, qui doivent faire eux-mêmes le travail du caissier. Et les machines sont souvent moins efficaces que les caissiers humains : elles s’affolent et se bloquent parce que vous avez déplacé un article dans la zone où l’on pose ses sacs. “Le seul effort économisé, écrit Bullard, est celui qu’auraient demandé quelques politesses élémentaires avec un caissier.” De la même manière, flairant une occasion dans le désir des consommateurs d’échapper au prétendu désagrément de la conversation, Uber a introduit en 2019 une option permettant de demander un “trajet silencieux”, moyennant un supplément, bien entendu.”

J’avoue, certains jours, après des heures de boulot, moi non plus, je n’ai envie de parler à personne, je n’ai qu’une envie, c’est de rentrer chez moi. Et le matin, je préfère éviter les conversations avec mes voisins avant d’aller au travail.

Pourtant, note la journaliste de The Atlantic, c’est ce que les sociologues appellent les “liens faibles”. Ces gens ne sont pas nos amis, mais ne nous sont pas totalement inconnus. Leurs visages nous sont devenus familiers et font partie de nos vies.

“Éviter ce genre d’interactions nuit non seulement à vous-même, mais aussi à la société dont vous faites partie. Ce sont souvent les liens dits faibles de notre réseau (le voisin du bout de la rue que l’on connaît vaguement, le barista auquel on commande un café au lait une fois par semaine) qui contribuent le plus à créer un fort sentiment d’appartenance à une communauté. Comme vos réseaux ne se recoupent que très peu, ces liens faibles peuvent vous ouvrir à de nouvelles rencontres, ou vous signaler des offres d’emploi et des événements dont vous et vos proches n’auriez pas entendu parler par vous-mêmes. Sans liens faibles, nous n’aurions pas de communautés, seulement de petits cercles fermés sur eux-mêmes.”

The Atlantic raconte aussi l’exemple de Starbucks, où il est possible de commander sur l’application puis de venir récupérer sa commande sans attendre.

Le café, lieu de circulation des idées depuis l’époque des Lumières, devient un point de retrait.

Qui n’a jamais repéré dans un restaurant des livreurs attendre les commandes à l’entrée de la salle où des clients sont venus dîner ensemble ?

“Les facilités individuelles s’additionnent et finissent par dégrader l’espace public.”

“La préférence pour la facilité plutôt que pour le lien déborde aussi sur nos relations les plus intimes. Les livraisons de repas sans effort et les divertissements en ligne à l’infini rendent tentant de rester seul chez soi plutôt que de voir du monde, et beaucoup d’Américains deviennent effectivement casaniers. Les gens préfèrent envoyer des messages, alors que les recherches montrent que les appels téléphoniques et les conversations en personne renforcent davantage le sentiment d’être liés les uns aux autres. L’un des principaux arguments de vente des compagnons d’intelligence artificielle qui menacent de remplacer les vrais, c’est leur côté pratique. Ils sont toujours disponibles et toujours heureux de parler de ce que vous voulez, aussi longtemps que vous le souhaitez, tandis que les vraies personnes ont des emplois du temps chargés et attendent de la réciprocité.”

The Atlantic raconte une anecdote de l’écrivain Kurt Vonnegut. Sa femme était exaspérée qu’il n’ait jamais d’enveloppes chez lui. Lui préférait sortir en acheter à chaque fois qu’il en avait besoin. C’était l’occasion de croiser des gens, d’échanger quelques mots, de sortir de chez lui. De vivre.

Et après avoir lu ce papier dans The Atlantic, je suis tombé sur un article dans le Substack du journaliste Derek Thompson (excellente infolettre, que je vous recommande et que j’ai déjà citée dans Zeitgeist).

Il le titre “Vous n’êtes plus invité à dîner”.

Derek Thompson
You Are No Longer Invited to Dinner
Mid-century Americans knew how to throw a party, for better or worse. In some of the most famous titles of the 1950s and 1960s—Couples, by John Updike; Who’s Afraid of Virginia Woolf? by Edward Albee; Revolutionary Road by Richard Yates—the drama (and martini-soaked melodrama) took place in middle-class living rooms…
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Il cite ce chiffre, qui date de 1975. 42 % des Américains disaient alors recevoir des amis ou de la famille chez eux au moins une fois par mois.
En 2026, ils ne sont plus que 12 %.

70 % de moins en un demi-siècle !

Pour mesurer cette évolution, raconte Thompson, l’institut Data for Progress a repris les enquêtes qu’utilisait un sociologue il y a plusieurs décennies.

Ces résultats dessinent une Amérique plus solitaire. On joue moins aux cartes. On va moins au bar. On participe moins à des projets collectifs. Et où l’on s’invite de moins en moins.

Là encore, ça ne sert pas à grand-chose d’incriminer les smartphones, la tendance avait commencé bien avant. Entre 1975 et 1998, la proportion d’Américains qui organisaient un dîner ou y participaient au moins une fois par mois avait déjà diminué de moitié. Ceux qui ne recevaient pas étaient trois fois plus nombreux.

Au passage, note Derek Thompson, le recul de la fréquentation des églises paraît presque modeste en comparaison.

Tout le monde est chez soi. Personne ne vient.

En le lisant, je me disais que les dîners avaient peut-être lieu au restaurant. Mais non, cette étude montre que la fréquence de ces tablées recule aussi.

Les Américains ne restent pas forcément chez eux. Ils vont davantage aux concerts, ils voyagent davantage, ils font plus de sport. Mais parfois ce sport se fait avec des AirPods dans les oreilles, pour revenir à l’article précédent.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Oui, bien entendu, recevoir chez soi, c’est du boulot. Il faut trouver une date, faire les courses, cuisiner, savoir si des enfants viennent, ce qu’ils mangent, qui est allergique à quoi. Derek Thompson avoue que lui-même, qui aime recevoir avec sa femme, trouve que cette organisation ressemble à celle de son travail de bureau.

Et si vous n’avez pas encore vu le film The Invite qui vient de sortir (je vous le recommande), ça raconte bien ce stress de recevoir.

Autres explications, ces efforts pour recevoir ont longtemps été assurés par les femmes, rappelle Thompson.

Elles travaillent davantage, et les hommes n’ont pas assez pris le relais. Il y a aussi les enfants. On en a moins, mais on leur consacre beaucoup plus de temps selon les études qu’il cite.

“Les soirées autrefois consacrées à recevoir des adultes servent désormais à porter les enfants, leur donner le bain, les conduire quelque part, les aider à travailler, jouer avec eux et leur parler.”

Autre élément d’explication. Pour inviter des amis, encore faut-il en avoir. Les études mentionnées par Thompson montrent que les cercles d’amitiés proches sont plus réduits qu’autrefois.

“Recevoir des amis, comme tant d’autres formes de sociabilité, risque de devenir un bien de luxe.”

Mais le passage qui m’a le plus intéressé, c’est quand Thompson avance une hypothèse politiquement incorrecte.

C’est tellement agréable de rester seul chez soi !

Entre 2003 et 2022, aux États-Unis, le temps quotidien passé à domicile a augmenté de près de deux heures en moyenne.

“Les machines, au cours du dernier demi-siècle, ont accompli quelque chose de plus étrange. Elles ont rendu les autres moins nécessaires à nos loisirs. Chaque génération a acquis de meilleurs moyens de se divertir sans sortir de chez elle. Il en résulte un étrange triomphe de l’abondance moderne : nous avons construit un monde dans lequel être seul n’a jamais été aussi facile, aussi confortable, aussi amusant. Et ensuite, nous nous demandons pourquoi plus personne ne vient nous voir.”

“Tout le monde préférerait peut-être, dans l’absolu, un monde fait de dîners entre amis, d’amitiés de voisinage et de rencontres improvisées. Mais un mercredi quelconque, à 19 h 45, il est plus facile de regarder un écran que de recevoir, plus facile d’écouter un podcast en faisant du yoga que d’organiser une rencontre.”

“Comparé à TikTok, un dîner entre amis est une très mauvaise technologie de loisir. Il faut faire coïncider les emplois du temps, nettoyer la maison, acheter à manger, tenir compte des enfants et des allergies, supporter les moments gênants et prendre le risque que la soirée soit médiocre. À l’inverse, que nous demande la télévision ? Rien. TikTok ? Encore moins. Nous continuons à créer des possibilités de nous détendre qui éliminent le besoin que d’autres personnes soient présentes. Tous les progrès ne sont pas des progrès.”

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🟨🟧 Chanter Cher sous la douche

Le New York Magazine vient de sortir pour la première fois un supplément mode hommes. C’est mon 🎈 Bring me Joy de ce numéro.

La séance photo s’est déroulée aux Russian & Turkish Baths, des bains de l’East Village, à Manhattan. Avec des acteurs, des écrivains et des musiciens dans l’air du temps.

Dont Troye Sivan (“Give me a call if you ever get lonely”), le romancier Marlon James, dont il faudra que je vous parle prochainement : son dernier roman m’a retourné.

Parmi les acteurs conviés pour cette couverture, Elliot Page, l’acteur trans vu dans Juno ou L’Odyssée.

Et Fox News fait un sacré tamtam sur sa présence dans ce numéro, au point que des élus républicains montent au créneau.

Voici ce qu’en dit Fox :

“C’est censé parler de mode, mais il n’y a presque pas de vêtements. Ils savaient que cette couverture susciterait de l’attention et de la controverse. Je ne pense pas qu’ils s’intéressent vraiment aux hommes ou au style : ils s’intéressent aux clics.”

Fox déplore aussi une “pénurie de masculinité” dans les grands médias. NewsBusters, un site conservateur, accuse le magazine de prendre “une pose woke” pour déclencher “une salve d’applaudissements progressistes”.

Mais grâce à cette polémique montée par Fox (qui s’intéresse aussi aux clics, non ?), j’ai pu découvrir cette interview d’Elliot Page, qui aurait sinon échappé à mon attention.

“Ce n’est que depuis deux ou trois ans que je me dis : “Ouais, ça a l’air sympa, d’aller quelque part et de se poser, juste être là dans son corps, comme ça.” Il m’arrive de chanter sous la douche. Ce sont toujours les mêmes chansons et les mêmes paroles qui me restent dans la tête, et je ne sais pas pourquoi. Par exemple : “Do you believe in life after love?” Ça, je le chante à tue-tête. Ou la chanson de “La Mélodie du bonheur” : je n’ai jamais vu le film, ce qui paraît dingue, mais pour une raison qui m’échappe, je me retrouve à chanter ça à pleins poumons sous la douche. Je ne me l’explique pas.”

Tout cela ne va pas ravir Pete Hegseth, mais Cher et Julie Andrews, ce sont des excellents choix pour chanter sous la douche.

Richard Avedon/Time Magazine

Thank you and goodbye.

PhC






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