🟨🟧 Le steak et la laitue, ou comment voler une élection
Trump est efficace en réunion publique chaque soir pour caricaturer et discréditer les démocrates. À l’approche des midterms, même des républicains redoute qu’il refuse le verdict des urnes.
Hi everyone, c’est Zeitgeist !
Je vous l’ai raconté dans les précédents Zeitgeist. Donald Trump est reparti en tournée avant les élections de mi-mandat. Une réunion publique presque tous les soirs. Surtout dans des États traditionnellement républicains qui pourraient flancher.
Les villes changent, mais les refrains restent. Comme un chanteur qui connaît ses tubes immanquables pour réveiller la salle, il ressort ses succès, mais tente aussi un peu d’impro.
La chanson du moment, qu’il compose sur scène soir après soir, en prolongeant des couplets en fonction de la réaction de la salle, c’est celle sur le steak et la laitue.
Ne riez pas, il l’a encore entonnée il y a quelques heures dans une réunion publique au Texas. Et j’avoue, elle m’amuserait presque. En tout cas, elle est efficace, reste dans la tête, et démontre à ceux qui en douteraient que le vieux chanteur a encore de la voix. Même si c’est peut-être sa dernière tournée.
Vous ne connaissez pas cette nouvelle chanson ?
Je vous raconte.
Si vous êtes des lecteurs réguliers de Zeitgeist, vous savez déjà qui est James Talarico. C’est le candidat au Sénat au Texas face au républicain Ken Paxton. La dernière fois que le Texas a envoyé un sénateur démocrate à Washington, le mur de Berlin et l’Union soviétique tenaient encore debout...
Aujourd’hui, Talarico, avec son allure de séminariste, devance son adversaire dans les sondages (notez la pancarte “Love Thy Neighbor”, copyright le Christ dans l’évangile de Matthieu).
Trump le surnomme “Talafreako” (un freak, c’est une sorte de figure monstrueuse), et tente soir après soir de le caricaturer comme un phénomène de foire. L’ancien homme d’affaires est fort pour ça. Un surnom, une caractéristique, et ça vous colle à la peau. Demandez à “Sleepy Joe” et à “Crook’d Hillary” ce qu’ils en pensent.
Et pour Talarico, Trump a soulevé une particularité qu’il juge indigne pour quiconque aspire à représenter le Texas dans la capitale fédérale.
Il serait végan.
Oh mon Dieu, quelle horreur !
Bon, en fait, il ne l’est pas et ne l’a jamais été. Mais pourquoi s’encombrer de la vérité ?
Et Trump le répète. Soir après soir.
Il y a une semaine exactement, dans l’usine Peterbilt de Denton, au Texas, Trump déroule ainsi son histoire.
Je vous laisse les répétitions, ça fait partie du spectacle :
“Vous remarquez comment, tout à coup, il mange de la viande. Il ne mange pas de viande. C’est un végan. Et les végans, vous savez ce que c’est, un végan ? Les végans ne réussissent pas bien au Texas, d’accord ? Alors maintenant, il va à un barbecue, il mange de la viande. Vous savez ce qu’il fait après avoir mangé ? Il dit : “Excusez-moi juste…” Il passe derrière la tente et il vomit. Il vomit. Il se débarrasse de la viande. Il ne veut pas de viande. Non, ce type n’est pas celui qu’il faut au Texas.”
“Il redeviendra végan, il recommencera avec les mutilations transgenres.”
Emoji yeux levés vers le ciel !
Ce qui est amusant (oui, cela est désolant, mais il faut admettre que sa petite saynète est assez drôle quand il la raconte, la salle s’esclaffe), c’est qu’il prononce le mot anglais vegan en disant “vaygan”.
Quelques heures plus tard, changement d’État. Il est en Oklahoma, juste de l’autre côté de la frontière du Texas. Nouveau public, même refrain :
“Vous savez, c’est un végan au Texas. Mais maintenant, il essaie de faire croire qu’il n’est pas végan. Je viens de le dire, je déteste vous ennuyer si vous l’avez déjà entendu : alors il sort, il va à des barbecues et il mange de la viande. Et chaque fois qu’il y va, il dit : “Excusez-moi juste un instant.” Il passe derrière la tente et il vomit tout.”
“Je déteste vous ennuyer si vous l’avez déjà entendu.” Tu parles, il sait ce qu’il fait. Et ça marche.
“Quand je vois ce Talafreako au Texas. Alors, il est végan depuis toujours. C’est un végan, un végan. Je ne savais même pas ce que c’était, un végan. Un végan, c’est un légume. Un végan, c’est manger un morceau de laitue toute la journée.
Les végans ne se font pas élire au Texas. Alors maintenant, il sort et il dit aux gens : “Non, en fait, j’adore la viande”, et il va tout le temps à des barbecues parce qu’il veut montrer qu’il mange de la viande. Mais ce qu’on ne montre pas, c’est qu’il passe derrière la tente et qu’il vomit partout.”
Et le même refrain revient, soir après soir. Et réunion publique après réunion publique, il accentue cette prononciation ridicule en disant vaaaygan, comme s’il désignait une espèce inconnue dont il aurait découvert les mœurs étranges.
Vendredi soir dans l’Alabama :
“Quand je vois ce Talafreako au Texas. Alors, il est végan depuis toujours. C’est un végan, un végan. Je ne savais même pas ce que c’était, bon sang, un végan. Un végan, c’est des légumes. Un végan, c’est manger un morceau de laitue toute la journée.”
Samedi, en Ohio :
“Le type au Texas qui est végan, mais qui, maintenant, mange de la viande comme un cochon. Il est végan. Il porte un masque. Il aime la laitue. Donnez-lui un petit morceau de laitue et il est content. Le petit bonhomme.”
Lundi, dans le Nebraska :
“Au Texas, il dit : “Je suis végan, je suis végan.” Il est végan. Végan, ça veut dire qu’il aime la laitue. Et maintenant, il va à tous les barbecues qu’il trouve et il vomit immédiatement après avoir mangé son steak. Il vomit partout.”
Soir après soir, le président des États-Unis raconte comment fonctionne le système digestif de ce “petit bonhomme” qui pourrait devenir le symbole de la défaite qu’il redoute et contre laquelle il se bat, avec son petit numéro.
Nouvelle variation il y a quelques heures, encore au Texas (troisième visite en un mois, il sait la force du symbole que serait une défaite au Texas).
Pour la première fois, il prend soin de bien prononcer le mot “vegan”, qui se dit presque “vigan” en anglais.
“Talarico est végan. Ma femme m’a dit : “Rends-moi service, il faut que tu me rendes juste un tout petit service : ça ne se prononce pas “vaygan”. Ça se prononce “vigan”. S’il te plaît, prononce-le correctement.”
Comment veux-tu que je le sache, bon sang ? Moi, j’aime le steak.”
Comme je vous l’ai écrit plus haut, Talarico n’est ni végan ni rien du tout de ce genre.
Cela fait des mois que les émissions d’opinion de Fox News se moquent de lui à ce sujet. Ce mensonge part d’un entretien en 2022, quand l’élu local racontait que sa campagne achetait des produits végans auprès de commerces locaux. Cela a suffi à nourrir cette identité suspecte. La presse locale a des images de lui en train de manger de la viande bien avant cette campagne. Et aucune preuve de cette histoire des vomissements. Mais c’est une belle histoire qui marque dans la saynète des plus cocasses que raconte le président sur scène.
Ne prenons pas tout cela à la légère. Sous le vernis cocasse et absurde, Trump sait ce qu’il fait.
Talarico va à un barbecue ? C’est qu’il fait semblant.
Vous le voyez avaler de la viande ? Attendez de savoir ce qui se passe derrière la tente.
Il se cache pour vomir ? C’est qu’il a quelque chose à cacher. C’est qu’il ment. C’est qu’il dissimule.
Trump a passé 3 mois de la campagne de 2024 à mettre en doute le fait que Kamala Harris ait bien fait un job d’été au début des années 80 dans un McDo. Cela pouvait sembler anecdotique. Mais cela a nourri un doute sur sa rivale. Dit-elle la vérité ? Qui est-elle vraiment ? Peut-on lui faire confiance ?
Et derrière l’histoire de laitue, vous voyez bien ce qui se cache.
Dans cette caricature, la viande, c’est la virilité. Le véritable Texan aurait l’estomac bien accroché. Le démocrate n’est-il pas trop délicat, avec son air innocent ?
Un homme qui ne digère pas le Texas ne peut pas le représenter.
La laitue, c’est la fragilité supposée. Tout sert à griffonner la même caricature. Pas assez viril. Pas assez texan.
Le dernier sondage Fox News donne Talarico à 51 %, Paxton à 49 %. L’écart reste dans la marge d’erreur.
Cela peut se jouer à une feuille de laitue.
🟨🟧 Trump accepterait-il sa défaite ?
Si les sondages se concrétisent dans les urnes, Trump va-t-il accepter de laisser les démocrates prendre la Chambre et même peut-être le Sénat ? Et lui faire la misère pendant les deux dernières années de sa présidence ?
Le sujet inquiète les démocrates, je vais y revenir, mais aussi des républicains.
Comme le célèbre avocat Ty Cobb, le principal conseiller juridique de la Maison-Blanche sous le premier mandat de Trump, qui avait défendu le président soumis à l’époque à une enquête du procureur spécial Mueller. Cobb est parti bien avant l’assaut contre le Capitole.
Voici ce qu’il disait sur MS NOW il y a quelques semaines à propos du président :
“Il a l’intention d’interférer dans les élections et de les voler partout où c’est possible.”
Cette inquiétude est partagée aussi parmi des gens qui travaillent encore avec lui aujourd’hui.
C’est ce que révèle une enquête de The Atlantic, qui raconte que des conseillers, depuis des mois, tentent de détourner son attention des théories fantasques sur la fraude électorale. Jusqu’à présent, les dirigeants républicains au Congrès repoussent les mesures extrêmes réclamées par certains soutiens de Trump.
En jeu, notamment, le vote par correspondance. À force de le dénoncer, comme le fait Trump, cela risque de le pénaliser, par exemple avec un électorat de personnes âgées, car beaucoup vivent à distance.
En face, autour du président, d’autres ne cachent pas qu’ils poussent dans la direction inverse. L’avocat Peter Ticktin, camarade de Trump depuis l’adolescence, dit à The Atlantic que Trump n’exclut pas de décréter la loi martiale
“Soit la loi martiale, soit s’effacer”, nous a-t-il dit à propos des choix qui s’offriraient à Trump dans ce dernier scénario. Lorsque nous l’avons interrogé sur le risque d’émeutes si Trump tentait de renverser les résultats de l’élection, Ticktin a déclaré ne pas être inquiet. “Croyez-moi, nos forces armées les dépassent largement en nombre”, a-t-il dit.”
L’animateur conservateur Wayne Allyn Root, qui échange avec le président et l’a vu avant l’été, réclame un état d’urgence pour raisons de sécurité nationale.
“L’élection va être volée, et il n’y a aucun moyen de l’empêcher sans déclarer l’état d’urgence.”
Il est arrivé au président de reposter sur Truth Social des messages de Root à ce sujet.
Alors un état d’urgence ne donnerait pas automatiquement au président les pleins pouvoirs que ces hommes lui prêtent. Cela ne permet pas de prendre le contrôle des élections. Mais quand le président a été interrogé par Time sur une éventuelle déclaration d’urgence, il a répondu :
“Je n’exclus rien et je ne retiens rien. Nous verrons.”
Le secrétaire à la Sécurité intérieure, Markwayne Mullin, a expliqué que les agents de l’ICE, la police de l’immigration, pourraient intervenir dans un bureau de vote en cas de menace.
La ville de Denver a saisi la justice de façon préventive à ce sujet.
La crainte est qu’une présence policière massive dissuade des citoyens de voter.
Ty Cobb évoque un autre scénario. Que se passera-t-il si le président Trump fait pression sur le président de la Chambre pour empêcher des démocrates élus de prêter serment ?
Alors il faut quand même que je vous rappelle deux choses :
D’abord qu’aux États-Unis, les élections ne sont pas organisées par une administration fédérale. C’est un système décentralisé, où tout va se jouer au niveau de responsables, d’élus et de juges locaux. Tout cela complique toute velléité de prise de contrôle nationale. Il ne faut pas donner à Trump davantage de pouvoir qu’il n’en a réellement.
Et il faut rappeler que beaucoup de ses tentatives de mettre ses mains là-dedans ont échoué. La Cour suprême a bloqué des restrictions sur le vote par correspondance.
Il a subi vingt-cinq défaites devant la justice pour obtenir des listes électorales.
Tout risque de se jouer dans les heures et les jours après le scrutin du 3 novembre. En 2020, tout a dérapé après la fin du vote.
Hillary Clinton s’en inquiétait il y a quelques heures sur les réseaux. Pour la première fois depuis près de 25 ans, les États-Unis n’ont pas convié les observateurs électoraux de l’OSCE. Oh, ils n’ont aucun pouvoir de police, comme leur nom l’indique, ils ne peuvent qu’observer et constater si le scrutin se déroule dans de bonnes conditions.
Le département d’État invoque les ressources limitées de l’organisation. Mais le ministère de la Justice prévoit de déployer ses propres observateurs.
Vous allez voir que ce n’est pas forcément rassurant.
Dézoom
À ce sujet, mon 📚Food for Thought de ce numéro, c’est un balado que j’ai écouté il y a quelques jours. Pas très rassurant, je vous préviens. Le podcast de David Frum, ancienne plume de George W. Bush, qui recevait Eric Holder, le ministre de la Justice de Barack Obama de 2009 à 2015.
Il préside désormais une organisation démocrate qui travaille sur les redécoupages électoraux.
Il est inquiet. Vraiment inquiet, à trois moments. Avant le vote, pendant le vote, après le vote.
Avant, à cause des cartes. De ce qu’on appelle aux États-Unis le gerrymandering. Le charcutage électoral, c’est-à-dire redessiner les circonscriptions pour avantager un parti, en concentrant les électeurs adverses dans quelques sièges. Oh, cette fois-ci, les deux partis ont tripatouillé la carte. Holder cite les efforts de Trump à l’été 2025 pour s’octroyer cinq sièges supplémentaires au Texas grâce à un redécoupage imprévu. Mais il reconnaît que les démocrates ont riposté avec leurs propres cartes comme en Californie. Une “course vers le bas” selon l’ancien ministre d’Obama. Il estime que les républicains vont en retirer un avantage de 5 sièges.
Holder dénonce aussi les attaques contre le Voting Rights Act, la grande loi de 1965 qui protège les électeurs contre les discriminations raciales. Il reproche à la Cour suprême d’avoir considérablement réduit les protections de cette loi qui avait été adoptée pour que les Noirs puissent aller voter malgré tous les bâtons qui sont mis dans leurs roues dans les anciens États ségrégationnistes.
Deuxième moment d’inquiétude, le vote en lui-même. David Frum énumère les menaces qu’il attribue à Trump, 6 ans après ses efforts pour contester les résultats de 2020 :
“S’emparer d’urnes, menacer d’envoyer des troupes, entraver le vote par correspondance.”
Les trumpistes pourraient-ils abuser de pouvoirs fédéraux pour contester leur défaite ?
Réponse de Holder :
“Je pense qu’ils pourraient déployer des agents de l’ICE sur les lieux de vote ou à proximité, éventuellement déclarer une urgence quelconque pour tenter d’utiliser le pouvoir fédéral.”
L’ICE, c’est la police fédérale de l’immigration. Des électeurs pourraient être intimidés par sa présence. Mais quelle urgence pourrait être invoquée ? Holder imagine notamment un prétexte de sécurité nationale. Il soupçonne Trump de pouvoir les justifier par la lutte contre une fraude électorale qu’il dénonce régulièrement.
J’ai découvert en écoutant Holder que des équipes du parti démocrate organisent des simulations à ce sujet. Elles anticipent ces scénarios.
Le troisième moment, c’est le dépouillement et la certification, c’est-à-dire la validation officielle qui désigne les vainqueurs.
“Je ne pense pas que nous verrons nécessairement un autre 6 janvier, avec une insurrection au Capitole.”
Lui, ce qu’il redoute, ce sont des interventions pour “contrecarrer ce que les Américains ont décidé par leur vote”.
Ce que dit Holder, c’est que le danger peut prendre une forme moins spectaculaire qu’un assaut. Et pourtant empêcher une alternance.
Mais si on prend le scénario du pire, qui ferait respecter les règles ?
L’une des différences avec 2021, souligne Holder, c’est que l’administration Trump a fait remplacer des fonctionnaires expérimentés par des responsables plus idéologiques.
Grande différence avec l’offensive Trump fin 2020 qui a abouti à l’assaut contre le Capitole, le ministère de la Justice, selon son ancien patron, a été transformé en annexe de la Maison-Blanche.
“Le département de la Justice actuel est presque méconnaissable à mes yeux.”
David Frum lui soumet un cas d’école. Qu’aurait-il fait si Obama lui avait demandé de poursuivre quelqu’un simplement parce que cette personne s’opposait à lui ?
“J’aurais démissionné. Et cette démission aurait fait du bruit.”
Il aurait expliqué publiquement la demande du président et le danger qu’elle représentait.
Bon, Holder ne dit pas que tout cela va forcément se produire dans les prochaines semaines. Mais il est sur ses gardes.
“Nous devons être prêts à nous battre si nécessaire.”
Bon, quelque chose de plus léger maintenant.
Quelque chose que je dois vous avouer.
Je n’en suis pas vraiment fier. Mais comme je me rends compte que je ne vous en avais encore jamais parlé dans Zeitgeist, je me dis qu’il était temps que je vous en parle. C’est mon 🎈Bring me Joy du jour, et pas seulement pour ce numéro. Cela fait des années que les femmes dont je vais vous parler me donnent de la joie.
Certains se vident la tête de leurs soucis en regardant des films d’horreur, ou en suivant avec passion leur sport favori à la télévision. D’autres se détendent avec telle ou telle substance plus ou moins licite.
Moi, je regarde les Real Housewives.
Oui, je sais, il n’y a rien de glorieux à passer (beaucoup) trop de temps à avaler ces séries de téléréalité qui racontent la vie de femmes plus ou moins fortunées à travers l’Amérique.
Mais, je dois l’avouer, j’étais impatient lundi soir en rentrant chez moi après une longue journée de boulot, des centaines de kilomètres avalés et une soirée pro avec d’anciens collègues, de retrouver l’épisode du vingtième anniversaire qui avait été diffusé quelques heures plus tôt par la chaîne Bravo.
Des dizaines de personnages de ces séries réunis pour la première fois dans une demeure du Massachusetts où se sont déroulées certaines des scènes devenues légendaires de cette téléréalité.
Je ne suis pas le seul. Michelle Obama a raconté à plusieurs reprises, déjà à l’époque de la Maison-Blanche, que les Real Housewives étaient son “guilty pleasure”, son plaisir coupable.
Oh, j’ai vécu des années aux États-Unis sans vraiment leur prêter attention. Je croisais leur nom dans les colonnes de la Page Six (la page potins) du New York Post. J’apercevais l’une ou l’autre d’entre elles dans le canapé de la matinale de NBC, à laquelle appartient la chaîne Bravo qui diffuse presque 24h/24 les épisodes de la série. Parfois, telle ou telle scène était caricaturée dans Saturday Night Live.
Puis le confinement est arrivé. Et les Real Housewives m’ont aidé. Certains faisaient de la pâtisserie ou de la poterie, moi je regardais de la téléréalité. Et c’est notamment grâce à elle que je ne suis pas devenu totalement dingue. Depuis, j’ai regardé presque tous les épisodes de toutes les saisons de New York, Beverly Hills, New Jersey, Salt Lake City, Miami, Dallas, Potomac, Atlanta, Orange County. Et maintenant Rhode Island. Vous voyez l’étendue des dégâts.
Les Real Housewives, c’est une série d’émissions de téléréalité lancée en 2006 sur une petite chaîne du câble. Chaque saison suit un groupe de femmes aisées, ou qui cherchent à en avoir l’air (Louis Vuitton ! Chanel !), dans leurs belles villas, leurs business, leurs amours et leurs mariages. C’est une version téléréalité de la série Desperate Housewives.
Ça a commencé à Orange County, une enclave très conservatrice dans la grande banlieue de Los Angeles. Puis à New York, des socialites de l’Upper East Side. La version du New Jersey rappelle les tablées italiennes des Sopranos. Dans la version Miami, on entend beaucoup de spanglish à l’accent cubain sur les plages. Salt Lake City, les mormons (défroqués) à la montagne. On a vu de beaux spécimens MAGA dans la version de Dallas. Et celle d’Atlanta, l’une des plus regardées, la blackgeoisie, la bourgeoisie noire de la capitale du Sud.
Elles déjeunent, partent en vacances ensemble (généralement elles boivent trop de martinis et de rosés), se disputent (beaucoup). On a même vu une table retournée de rage (saison 1, épisode 7 des Real Housewives of New Jersey), des menaces physiques avec un verre brisé de fureur (épisode 16 de la saison 5 des Real Housewives of Beverly Hills, diffusé en 2015, c’était dans un restaurant d’Amsterdam qui voit désormais défiler des touristes américains venus prendre en photo ce lieu devenu légendaire à leurs yeux), et même le FBI débarquer pour arrêter l’une d’entre elles (Real Housewives of Salt Lake City, saison 2, épisode 10).
Une autre, l’une des plus célèbres, Teresa Giudice, est allée en prison (comem son mari) dans une histoire de mégafraude fiscale, et leur fille qu’on a vue grandir sous nos yeux se bat désormais pour que le président Trump accorde une grâce (Teresa et Donald se connaissent bien, elle a aussi participé à sa téléréalité The Apprentice).
En fin de saison, elles sont rassemblées pour des “reunions” en robe du soir sur deux ou trois épisodes afin de mettre leurs contentieux sur la table. Imaginez un dîner qui s’est mal passé, suivi de plusieurs heures consacrées à déterminer pourquoi.
Le titre signifie en français “les vraies femmes au foyer”. En réalité, beaucoup travaillent (et s’enrichissent grâce à leur notoriété de l’émission en vendant des produits de toute sorte, comme Bethenny Frankel, qui a vendu son business de margaritas light autour de 100 millions), certaines ne sont pas mariées.
L’émission a d’ailleurs permis à certaines de s’émanciper en gagnant leur propre argent, de sortir de la dépendance envers un mari (on a vu une série de mufles, dont un avocat qui avait fait fortune en grugeant des victimes d’un accident d’avion). Luann de Lesseps a gardé à l’antenne le titre de “Comtesse” alors qu’elle a divorcé depuis longtemps de son époux héritier de Ferdinand de Lesseps (mais elle continue à parler français à chaque occasion, y compris pour draguer des petites jeunes, et à préparer ses œufs “à la française” au petit déjeuner).
C’est une sorte de feuilleton de soap opera dans lequel les participantes jouent leur propre rôle, de façon exagérée. Dans des situations souvent organisées et montées pour la télévision.
Ce n’est pas un hasard si Lisa Rinna, l’une des Real Housewives les plus emblématiques (Beverly Hills), est une ancienne star de Melrose Place devenue depuis son départ de l’émission une icône pop dans les travées des défilés parisiens. Oui, c’est elle qui dit “It’s couture, honey!” à mon camarade Loïc Prigent, en portant une perruque Mireille Mathieu, une scène devenue un mème sur les réseaux.
L’émission vient donc de fêter ses vingt ans. Avec un épisode diffusé il y a quelques jours, une soirée costumée au Bluestone Manor, la maison de l’une d’entre elles, Dorinda Medley (l’une de mes préférées) dans les Berkshires, à deux heures de New York.
Sa maison a abrité tant de scènes célèbres que c’était une sorte de pèlerinage.
Pourquoi est-ce que ça marche autant, depuis vingt ans ? Quand NBC s’est débarrassée de ses chaînes du câble, y compris sa chaîne info MSNBC, la seule qu’elle n’ait pas cédée, c’est Bravo, au modèle économique encore solide. La téléréalité coûte beaucoup moins cher à produire que la fiction. Rediffusable à l’infini, quasi 24 h/24. Et elle attire une cible choyée par les publicitaires. Beaucoup de femmes actives et CSP+.
Oh, je l’avoue, c’est un plaisir assez peu glorieux de regarder des gens très riches se conduire de façon épouvantable, et parfois vulgaire. Mais elles me font rire, parfois elles me touchent. Tout leur argent ne les protège ni du ridicule, ni des humiliations, ni du chagrin.
La démesure est spectaculaire. Vogue chronique les tenues dingues de certaines de ces “housewives”. Certains dîners ressemblent à des défilés de mode. Elles sont souvent suivies par leur glam squad, leurs maquilleurs/coiffeurs. Certaines se ruinent pour être ou rester dans l’émission.
À force, on voit les coutures. Les nouvelles venues connaissent désormais la recette. Il faut aux téléspectateurs des livraisons régulières de drama. Mais les disputes trop fabriquées ont moins de goût.
Les plus marquantes sont souvent celles qui donnent le plus. Qui transforment leur intimité en travail. Qui savent qu’une séparation peut devenir une intrigue, une brouille familiale nourrir une saison.
Dans Real Housewives of Beverly Hills, Kyle Richards, la housewife présente depuis le plus longtemps de façon continue, racontait récemment que sa fille en dernière année de lycée a toujours connu des caméras au quotidien dans leur intimité.
Dans le Hollywood Reporter, elle raconte que des téléspectateurs lui ont reproché sa séparation avec son mari Mauricio, le chouchou des téléspectateurs, avec lequel elle formait un couple apparemment idéal. Comme si elle avait trahi leur confiance dans l’amour. Des inconnus finissent par se sentir copropriétaires de votre mariage. Avec la série, ils ont fait fortune dans l’immobilier et il envisage désormais de se présenter à la mairie de Los Angeles.
Je reviens à Michelle Obama. Elle avait raconté dans son podcast que ce “guilty pleasure” est à peu près le même que celui de son mari qui passe son temps à regarder des matchs de basket ou des émissions qui parlent de matchs de basket.
“It’s just sociological drama.”
Un mélodrame sociologique.
Ces personnages, saison après saison, se chamaillent, mais finissent (le plus) souvent par se retrouver, par trouver des compromis, par se parler, par s’encourager dans les moments de joie, par se soutenir dans les moments de tristesse.
Ne m’en veuillez pas de m’attacher à elles.
Thank you and goodbye.
PhC






















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