Israël-Iran-Palestine : demain ne meurt jamais, par Selim Nassib
:quality(70):focal(2389x2451:2399x2461)/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/liberation/64USWG4Z3BBU7PYGEYFXWZXUDE.jpg)
En général, le film s’arrête là.
Nous quittons la salle encore une fois ravis du triomphe du Bien sur le Mal - comme dans Mission impossible, comme dans 24 heures, comme dans les westerns, les films d’aventures et les séries qui ont structuré nos imaginaires depuis l’enfance, nous poussant subrepticement à nous identifier au héros et avaler sans rechigner le système de représentation qu’il traîne derrière lui. Nous avons gagné, le monde est sauvé, mais nous ne nous demandons rarement ce qui se passe le jour d’après cette victoire.
Or ce jour-d’après-là est le problème.
Personne de sensé n’a envie de voir la République islamique se doter de l’arme nucléaire ; personne de sensé ne peut soutenir la tyrannie exercée par le Hamas sur la bande de Gaza ou l’emprise étouffante dans laquelle le Hezbollah tenait le Liban. L’affaiblissement du dit «axe de la résistance» est une excellente chose. D’autant que loin de chercher à libérer Palestiniens, Libanais ou Iraniens, les patrons de cet axe prétendaient montrer que «l’islam est la voie» en entretenant des groupes armés menaçants dans les pays voisins – alors que leur principal objectif était (est) de rester au pouvoir quoi qu’il en coûte. Aucun doute : ce sont les méchants.
Mais si le producteur du film lui-même, le maître de la narration travaillant à les abattre, loin d’être un bon, était lui aussi un méchant ?
Spoliation sans entraves
Récapitulons. En réponse à l’attaque sanglante du 7 Octobre perpétrée par le Hamas, Israël réplique avec tous les moyens militaires dont il dispose. Cette action engagée sous la bannière de la légitime défense est globalement comprise et acceptée par le monde extérieur. Armé à flot continu par les Américains (à 69 %) et les Allemands (à 30 %), le pays poursuit sa vertueuse offensive. Mais en la prolongeant très au-delà de son objectif proclamé – mettre le Hamas hors d’état de nuire - elle finit par révéler son but véritable : détruire la bande de Gaza sur la tête de ses habitants, les déraciner et les affamer avant d’utiliser l’arme de la distribution de nourriture pour les parquer dans des camps dans le but (illusoire) de les chasser dès que possible pour s’approprier leur territoire.
Accueillis par des protestations et des condamnations internationales sans grande conséquence, ces massacres et cette spoliation se sont déroulés sans entraves. Et quand, dans un sursaut tardif, au bout de vingt mois de «guerre», la France et l’Arabie saoudite ont finalement convoqué une conférence internationale pour rouvrir le dossier de la solution dite «à deux Etats» prévoyant la création d’un Etat palestinien, Israël a lancé sans tarder ses avions contre l’Iran.
Le narratif de Nétanyahou a également pour but de permettre à l’Etat Hébreu de continuer à digérer sans entrave ce qui reste de la Palestine.
La même stratégie s’est alors déroulée – et se déroule encore – sous nos yeux. Pour justifier son attaque massive, Israël a invoqué la «menace existentielle» que l’Iran faisait peser sur lui. Les négociations américano-iraniennes visant à encadrer le programme nucléaire iranien en étaient pourtant à leur sixième session et rien n’indiquait qu’elles étaient forcément vouées à l’échec. L’enrichissement de l’uranium très au-delà des niveaux nécessaires pour une utilisation pacifique prouvait que l’Iran développait sans aucun doute un programme militaire. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique et les services de renseignements américains estimaient que la décision de fabriquer la bombe n’avait pas encore été formellement prise. Ces spécialistes pouvaient débattre du délai nécessaire pour que l’Iran se dote de l’arme atomique, mais aucun ne prévoyait que c’était pour demain. Comme à son habitude, Netanyahou a balayé ces considérations pour passer aux actes, escomptant que son protecteur américain serait obligé de le suivre.
Les négociations américano-iranienne ont immédiatement été suspendues et la conférence franco-saoudienne renvoyée aux calendes grecques. Mieux : la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne qui commençaient à froncer les sourcils devant le martyre du peuple palestinien ont vite reconnu «le droit d’Israël à se défendre» (préventivement) contre l’Iran. Du jour au lendemain, Gaza a disparu des radars. Et Trump, émoustillé par le succès israélien, a fini par se joindre à l’aventure.
Pourquoi ne nous débarrasserait-il pas de ce danger obsédant ?
Comme à Gaza, l’objectif potentiellement acceptable proclamé par Netanyahou, empêcher la République islamique de se doter de l’arme nucléaire, en cachait un autre : faire tomber le régime des mollahs. Ayant apprécié le premier acte, Trump a donné des signes indiquant qu’il était tenté par le deuxième – même si ce n’était pas «politiquement correct» pour reprendre ses propres mots.
Sur le principe, beaucoup de gens diraient : pourquoi pas ? – et pas seulement en Israël. Si James Bond peut tout, pourquoi ne nous débarrasserait-il pas une fois pour toutes de ce danger obsédant ? Le problème est que l’entreprise est infiniment plus hasardeuse que ne le prétend Israël. Elle a même toutes les chances de tourner à la catastrophe.
L’Iran est un pays de près de 90 millions d’âmes contrôlées depuis quarante-six ans par un pouvoir passé maître dans l’art d’empêcher toute forme d’opposition. Même s’il est extrêmement impopulaire comme l’a récemment montré le mouvement «Femme, vie, liberté», s’il tombe, il n’y aura aucune force politique, aucune personnalité crédible pour le remplacer. Le pays n’aura alors d’autre perspective que de sombrer dans le chaos. Lourd de dangers pour le Moyen-Orient tout entier, sinon pour le monde, tel est le jour-d’après qui lui est promis.
En décembre 2001, les Etats-Unis attaquaient l’Afghanistan et abattaient le régime des talibans, accusé d’être partiellement responsable de la tragédie du 11 septembre. Vingt ans plus tard, au terme d’une occupation impliquant quelque 100 000 soldats américains, ils étaient contraints à une retraite humiliante. Le retour au pouvoir des talibans rétablissait aussitôt une terrible chappe de plomb – en particulier sur les quelque 22 millions de femmes et de petites filles que compte le pays.
En mars 2003, les Etats-Unis envahissaient l’Irak dans le but affiché d’abattre Saddam Hussein afin d’offrir un avenir radieux et démocratique au pays. Onze ans et un million de morts plus tard, l’Etat islamique proclamait son califat sur un territoire, à cheval sur l’Irak et la Syrie, grand comme les îles britanniques.
La leçon est limpide : abattre militairement de l’extérieur une dictature sous prétexte d’instaurer la démocratie – ou sous tous autres prétextes - est décidément une très mauvaise idée.
Heureusement que le lendemain au réveil, Trump s’est souvenu de son projet de faire des affaires en or avec l’Arabie saoudite, son envie d’avoir le prix Nobel de la paix et sa promesse - qui l’avait fait élire - de ne plus jamais engager le pays dans une guerre lointaine. Le Qatar est alors entré en jeu pour lui permettre de boucler la boucle. Entretenant de bonnes relations avec l’Iran et le Hamas, ce pays, paradoxe vivant, abrite en même temps la plus importante base militaire américaine de la région, celle-là même qui a été la cible des missiles iraniens censés répondre à l’attaque autrement dévastatrice lancée par les Etats-Unis contre les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan. Acculé, affaibli, internationalement isolé, le régime des mollahs, prétendant auprès de sa base qu’il avait lavé l’affront, a vite donné son accord au cessez-le-feu que lui proposait Trump par l’intermédiaire du Qatar.
Essayer de faire bonne figure
En l’acceptant à son tour, Netanyahou a pris soin de crier victoire lui aussi, assurant que tous les objectifs de la guerre avaient été atteints, le programme nucléaire iranien ayant subi un coup d’arrêt dont il aura du mal à se relever.
Saisie d’euphorie, la population israélienne qui condamnait à une large majorité la poursuite de la guerre à Gaza a plébiscité celle menée par son premier ministre contre l’Iran – au point qu’il pourrait gagner les élections si elles était organisées aujourd’hui. Ce spectaculaire retournement de l’opinion a d’une certaine façon justifié a posteriori sa politique ultra-belliqueuse antérieure.
Après l’écrasement de Gaza, il avait profité de la chute du régime Assad pour bombarder la Syrie, occuper une nouvelle portion de son territoire et tenter d’imposer une démilitarisation de son Sud grâce à l’instrumentalisation du conflit entre Damas et sa minorité druze. Il a continué de bombarder le Liban en violation des accords de cessez-le-feu et poursuivi son occupation d’une fraction de son territoire alors que l’affaiblissement du Hezbollah avait ouvert la voie à une possible stabilisation du pays. Il a aussi pilonné le Yémen. Enfin pour couronner le tout, il a attaqué «la tête du serpent», la République islamique d’Iran, rêvant de la faire disparaître.
En semant le chaos alentours, son gouvernement cherche au fond à rester le seul détenteur de la bombe atomique et de la puissance militaire afin de pouvoir vivre en paix et en sécurité dans une région où tous les voisins qui pourraient lui chercher noise seraient détruits, désarmés et soumis. Cette domination physique et narrative âprement recherchée n’est pas gratuite : elle a pour but principal de permettre à Israël de continuer à digérer sans entrave ce qui reste de la Palestine. Or si le cessez-le-feu tient, c’est une toute autre configuration qui se mettra en place.
Le régime iranien, quant à lui, s’il se confirme qu’il a sauvé sa peau, va devoir naviguer pour gérer son propre jour-d’après. L’hypothèse la plus favorable serait qu’il mette d’une façon ou d’une autre le guide suprême Khamenei à l’écart pour que, aiguillonnés par l’instinct de survie, le président de la République et les éléments les plus pragmatique des Gardiens de la Révolution et de l’appareil d’Etat se saisissent des manettes. Mais c’est loin d’être gagné. Selon un rapport confidentiel du renseignement américain cité par le New York Times (et nié avec véhémence par Trump), les bombardements n’auraient retardé que de quelques mois le programme nucléaire iranien. En particulier, les 400 kilos d’uranium enrichi à 60 % qui ont disparu et des centrifugeuses dernier cri soigneusement cachées pourraient relancer le scénario catastrophe – et ce n’est pas une nouvelle intervention à la James Bond qui l’entraverait. Dos au mur, le régime pourrait jouer cette carte de la «bombe sale» et déclencher simultanément une répression massive contre sa population afin d’éviter l’émergence d’une autre voie. Dans ce cas, la stratégie de Nétanyahou s’écroulerait – et l’heure des comptes pourrait sonner pour lui. On le voit, l’incertitude est telle que toutes les questions restent ouvertes.
Ce qui est clair, c’est que le «Nouveau Moyen Orient» dont parlent Nétanyahou et Trump est en train de se dessiner là, sous nos yeux – et bien malin qui sait à quoi il ressemblera.
Commentaires
Enregistrer un commentaire